Bonne justice de Paul Eluard

 





Le morceau d’architecture que j’ai l’honneur de vous présenter a été motivé par la découverte d’un poème singulier de Paul Eluard. Je dis « singulier » parce ce que la manière littéraire et l’imagination de son auteur eussent été, je crois, mieux représentées par d’autres poèmes de facture surréaliste (songeons à cet incipit : « Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné ») ou regardons, comme témoignant d’un engagement plus vif dans les combats du monde le fameux excipit poétique « J’écris ton nom Liberté », qui qualifie Eluard comme un poète de la Résistance. De son vrai nom Eugène Grindel, né en 1895, mort en 1952, Eluard naquit au monde littéraire entre sa vingtième et sa trentième année par le mouvement Dada puis le surréalisme, dont il est avec André Breton et Aragon un des fondateurs. Sympathisant communiste lors de la montée des fascismes, il s’engage en effet dans la Résistance en 1942, puis se fait après la guerre résolument communiste, voire stalinien, jusqu'à son décès qui eut lieu 7 ans après la libération de la France. Si j'avais voulu rendre compte de son lyrisme amoureux largement autobiographique, en évoquant seulement ses égéries officielles successives, Gala, qui le quittera pour Dali, Nusch, la mieux aimée jusqu’à sa mort prématurée, puis Dominique, la consolatrice et la compagne des derniers jours, j'aurais été obligé de constituer un florilège très varié en cueillant les splendeurs parsemées sur l'étendue des quelques 4 000 pages de l’œuvre complète recueillie dans l'édition de la Pléiade . Tel n’est pas mon propos.
 
Le texte que vous avez sous les yeux m’est apparu comme susceptible d’une lecture maçonnique, de même que nous interprétons « maçonniquement » d’autres pans de réalité, dans les secteurs les plus divers de la connaissance humaine. Le voici donc :


 

 
BONNE JUSTICE
 
C'est la chaude loi des hommes
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes
 
C’est la dure loi des hommes Se garder intact malgré
Les guerres et la misère Malgré les dangers de mort
 
C’est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères
 
Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœ
ur de l'enfant
Jusqu’à la raison suprême
 
Lorsqu'un poème tel que celui-ci ne comporte nulle obscurité qu’il faille décrypter, nul message qui ne soit apparemment de bon sens, où réside l’intérêt de son commentaire ?
Allons nous redire moins bien ce qui est évident dans le texte ?
Ne sommes-nous pas condamnés à la tautologie, à la répétition, au pléonasme ?
 
Dans le doute qui nous investit, l’instrument le plus adéquat est celui qui orne le sautoir du deuxième surveillant, je veux parler de la perpendiculaire. Avec cette « échelle de Jacob » nous devrions pouvoir parcourir de bas en haut le symbolisme du poème en nous arrachant au risque d'une glose comparable aux définitions du dictionnaire, dans lequel chaque mot renvoie peu ou prou à tous les autres, situés dans le même plan de compréhension immédiate. C'est pourtant la "mise à plat" du poème, étalement d'une structure perceptible d'un seul coup d'œil qui va fournir la base de notre investigation
 
Une première constatation : ce poème est strictement régi par des nombres. Il comporte 4 strophes de 4 vers chacune.
Le chiffre 4 évoque la forme géométrique stable du carré, c’est-à-dire, symboliquement le domaine terrestre ou se déploie l’action humaine.
Chaque vers est de 7 syllabes – 7, le nombre de la maîtrise - et si l’on considère le chiffre 7 comme étant celui de la largeur du poème, la hauteur de celui-ci (I6 vers ) semblerait déterminer un carré long, à moins que nous ne fassions l'addition cabalistique du nombre I6, et nous découvrons 1+6 = 7 .
En vertu d'un raisonnement cabalistique sinon très convaincant du moins irréfutable, ce poème est dimensionné 7 sur 7 .
C’est un véritable carré dans lequel il devient tentant de chercher à inscrire des figures bien connues comme celles du triangle ou du cercle : or précisément chaque strophe de quatre vers, excepté  la dernière, comprend une opération grammaticale à trois termes : Du raisin ils font... Du charbon ils font... Des baisers ils font... Et «  malgré les guerres et la misère / malgré les dangers de mort » (le péril est évoqué sur le mode binaire ), le changement intervenu sous la « douce loi des hommes » est également évoqué par une succession de trois expressions constituées elles-mêmes par trois termes : « l’eau en lumière, le rêve en réalité, les ennemis en frères » 
 
S’il y a quelque variété syntaxique dans la présentation de ces ternaires que je désignerai par le qualificatif de « mineurs », en revanche on observe un complet parallélisme au début des trois premières strophes :

C’est la chaude loi des hommes…
C’est la dure loi des hommes…
C'est la douce loi des hommes…

Ces vers initiaux constituent sur le mode majeur les trois pointes d'un triangle inscrit dans le quaternaire du poème entier, que nous pourrions désigner par les adjectifs qui en sont les éléments différentiateurs (chaude – dure - douce).
À part ces adjectifs les trois strophes se différencient par le contenu et la syntaxe des vers 2, 3, 4.
 
Quant à la strophe quatrième et dernière, elle se trouve totalement différenciée des trois précédentes par l'abandon de la formule de présentation «C’est». Mais, paradoxalement, c’est en étant tout à fait différente de ses sœurs que la dernière strophe rejoint le caractère d’unicité induit par la réitération de la syntaxe démonstrative « C’est la ... Ioi » elle est comme une résultante des trois premières, pareille au cercle de l’œil inscrit dans le triangle, à moins qu'elle ne soit comparable au cercle entourant le triangle équilatéral dans une figure chère aux gnostiques où le triangle est inscrit dans le cercle, lui-même inscrit dans le carré.
 
Cette structuration très forte, cette géométrie et cette architecture confèrent au poème une assise qui ne laisse aucune chance à l’effritement des idées par le doute. C’est pourquoi il nous apparaît en effet comme un poème des certitudes premières, un poème affirmant ou confirmant des valeurs fondamentales auxquelles nous adhérons aussi.
 
Passons maintenant à l’analyse plus précise du contenu :
 
Le sens dénoté de la 1re strophe identifie la loi des hommes comme étant celle qui définit leur emprise sur le monde, sur la nature en général et sur la nature humaine en particulier. L’intelligence créatrice de l'homme le met en situation analogique de « maître et possesseur de la nature » comme écrivait Descartes ; Marx dira, de façon plus imagée, que le monde est « le corps inorganique de l’homme ». Ce pouvoir transformateur de la matière assimile la geste de l'homo faber à celle d'un alchimiste pour qui la recherche de la transmutation des vils métaux en métaux nobles est inséparable d'un arrière-plan amoureux, puisqu’au terme de leur quête, l’alchimiste et sa femme ( par exemple, dans la tradition française, Nicolas Flamel et Dame Pernelle) sont supposés faire naître en même temps que la pierre philosophale, un dauphin ou un homonculus, homme en réduction qui, pour n’être que le fruit de leur spiritualité, non celui de leur chair, n’en représente pas moins le couronnement de leur entente et l'expression androgyne de leur complémentarité.
 
Ces considérations sans doute nous éloigneraient de notre sujet si le 4e vers de la première strophe ne suggérait somme toute l’idée même de la sublimation amoureuse :
" Des baisers ( de simples baisers..*) ils font des hommes" (et, je commente encore, non pas de simples enfants - le mot enfant n’est substitué à hommes que dans la dernière strophe ).
 


Si nous nous immergeons un peu plus dans l’imaginaire de la strophe en laissant parler en nous les sens connotés (c’est-à-dire en nous interrogeant sur l'aura affective des mots ) nous nous apercevons qu’elle privilégie indirectement, une certaine couleur qui n’est cependant pas nommée. Cette couleur est le rouge, évoqué par la chaîne signifiante (chaude, raisin, vin, feu) auquel il faut adjoindre le rouge emblématique de l’amour.
 

 
Le rouge est précisément la couleur du dernier régime de l'œuvre alchimique (lequel connaît trois phases principales : l’œuvre au noir, l'œuvre au blanc, l’œuvre au rouge ). Quand l’œuvre est au rouge, c’est le signe de l’apparition du dauphin ou de la pierre philosophale dont je viens de parler. C'est le moment aussi où l’adepte peut songer enfin à agir directement sur le monde. Le pouvoir calorique de la Pierre est tel que son contact ou sa Projection sur les métaux entame le processus de transmutation de la matière. Mais désormais l’adepte est livré aux vicissitudes du monde profane. On réclame de lui qu'il devienne «souffleur» ou qu’il fabrique de l’or avec du plomb pour accroître les richesses et les possibilités d’action des princes qui ont protégé ses travaux et qui désormais sont décidés à lui arracher son secret, même par la torture.

 
Ce moment de l’œuvre au rouge me parait correspondre à celui où le Franc-Maçon parvenu à la maîtrise peut enfin faire rayonner sa sagesse, sa sapience hors du Temple . La sagesse maçonnique diffuse alors les œuvres de la paix.
 
Notre rituel de fermeture des travaux me semble en accord avec les suggestions de la première strophe du poème. Par la même méthode, en envisageant tour à tour les sens dénotés et connotés, nous voyons que la 2e strophe est une strophe sans couleur. Une strophe «noire» (Noir, absence de couleur). En alchimie l'œuvre au noir est celui de la putréfaction dont le sens est « mourir pour renaître » . Je ne peux guère insister au 1er degré sur un symbolisme réservé à celui de la « Chambre du Milieu », mais déjà perceptible à l’intérieur du cabinet de réflexion où attend le néophyte, en contemplation devant de nombreux symboles d’origine alchimique.
 
Notons toutefois que le deuxième vers énonce une sorte de mot d'ordre «Se garder intact », à travers lequel se manifeste une intention défensive caractéristique des symboles d’élévation à la maîtrise. La force (2e terme de notre rituel d'ouverture des travaux) est nécessaire à qui doit subir des épreuves ici représentées par les guerres , la misère, et les dangers de mort.
 
Prononcée aussi dans la 3e strophe, la loi peut être considérée positivement comme la garante de l’avenir. Elle est durement protectrice, comme une armure, si l'on pense à la société profane qui assaille l’adepte en alchimie, si on pense aux risques qu’il encourt en conduisant ses travaux en secret ( la haine des rivaux, les risques d’empoisonnement ou d’explosion liés à la chimie de l’alchimie, si je puis dire) ; le « moment » noir du Grand Oeuvre a pour Eluard une correspondance historique à laquelle j’ai fait allusion dans mon très bref aperçu biographique; la tâche a bien consisté pour lui à survivre intact de corps, mais aussi d'esprit . L'effort de ce dernier consiste en la présentation de l'amour et des idéaux devant toutes les forces adverses en lesquelles se résument les maux de la condition humaine (guerre, misères, mort).
 
Le rapport des forces doit être tel que la Bonne Justice dont il est question dans le titre parvienne à triompher.

 
Cette « dure loi » est comme le pivot ou le noyau autour duquel s’organisent symétriquement les travaux du corps et les combats de l'esprit pour le mieux être de l’humanité toute entière. En vérité la loi des hommes ne serait ni chaude ni douce si elle n’était aussi, dans le besoin ou au besoin,  une dure loi.
 
Que la force soutienne le Temple où nous lisons la loi.
Et que la Beauté l’orne

Le troisième terme de notre rituel trouve son homologie dans la troisième strophe où l’adjectif « douce », (antithèse de « dure »), rassemble peut-être à la fois les notion de Beauté et de Joie. Ici la transmutation de la matière aboutit à sa spiritualisation : c’est le pouvoir de changer l'eau en lumière. Et, inversement le rêve prend corps et substance ; les idéaux commencent à pénétrer le corps social et l'harmonie naissante est capable de changer les ennemis en frères. C’est l’œuvre au blanc, deuxième phase du Grand Œuvre alchimique ( rappelons la succession des couleurs : noir, blanc, rouge) qui est alors suggéré. 
On pourrait représenter cette succession du noir au rouge par un triangle dont l'œuvre au blanc ferait le sommet, comme étant la phase de plus grande spiritualité, un moment sublime où l'œuf philosophal , selon le langage propre aux alchimistes, devient un produit extrêmement subtil, par comparaison avec la base dont les points noir et rouge signifient d’un côté la mort et de l’autre la redescente de l’esprit dans l’ordre des préoccupations charnelles et matérielles.
 
L’œuvre au rouge régénère le corps, par le rayonnement de l’esprit purifié.
 
L’eau évoquée par le poète se transforme en lumière baptismale. C’est ainsi que doit nous toucher, le soir de notre initiation, la lumière spirituelle qui nous est révélée. Et les ennemis que nous découvririons par hasard au sein de la loge qui nous aide à renaître se trouveraient ipso-facto, selon le serment que nous prêtons, transmutés en frères. C’est exactement ce que dit Eluard.
 
Remarquons toutefois que l’interprétation alchimique de ce poème ne trouve pas dans l’ordre normal le noir, le blanc et le rouge. Seule la contiguïté du blanc et du noir y est respectée, comme dans le pavé mosaïque.
 
Si nous confrontons maintenant les trois strophes aux éléments de nos ternaires rituéliques, nous constatons que la première strophe correspond assez bien à la Sagesse (au sens de sapience humaine et sociale) et à la Paix, l’idée de pacification apparaissant aussi dans la 3e strophe.
 
La deuxième strophe correspondrait à l'idée de la force et laisse sous-entendue la proclamation de la loi d'amour qui se trouvait d'ailleurs évoquée aussi  au dernier vers de la Ire strophe (Des baisers ils font des hommes). On peut interpréter pourtant la nécessité de se garder intact, comme celle de conserver la loi d'amour en soi ou à l’intérieur de soi, dans une personnelle chambre du milieu, à l’abri des agressions du monde profane (dans lequel sévissent la guerre, la misère, les dangers de mort).
 
La troisième strophe enfin énonce incontestablement la beauté de l’univers spirituel et la joie de vivre en paix parmi nos frères .
 
Observant le poème en comparant ces trois strophes à des moments de la vie maçonnique nous constatons qu’il progresse à rebours de ces grandes étapes que sont l’initiation (proprement dite), et l’élévation au grade de maître (avec ses connotations mortuaires).
 
Le progrès  personnel du Franc-Maçon dans le monde profane et son rayonnement, tout comme celui de l'adepte dans et hors de son laboratoire, est d’emblée évoqué par la première strophe, correspondant, on l’a vu, aux suggestions de l’œuvre au rouge dont j’ai expliqué la signification.
 
La quatrième strophe dit le progrès et la perfectibilité de l'homme au long des étapes de sa vie. Le quaternaire ramasse le ternaire en une formule. Trois retourne à l’Un. Vieillir, c’est apprendre. Et notre personnelle échelle de Jacob nous permet de nous élever sous le principe d'une raison transcendante, d’une raison suprême qui n’est autre que gouvernement du Grand Architecte à la gloire duquel il nous faut sans répit travailler. Car la loi des hommes n’est pas fixée une fois pour toutes : elle est vieille mais elle est nouvelle, et ce sont les hommes qui en sont les vrais responsables. La raison suprême n’en est que le principe directeur devant lequel nous demeurons libres.
 
Ce travail d’interprétation étant accompli, du moins en ce que j’étais capable de fournir, nul doute que nous ne soyons tentés d'attribuer à Paul Eluard le qualificatif de maçon sans tablier. Bonne Justice date de I95I, période d'engagement maximum du poète dans les rangs du parti communiste. Il était également arrivé au terme de sa propre course puisque sa maladie, qu'il portait depuis sa jeunesse (une tuberculose) avait préparé le terrain à la crise qui l'emporterait en 1952 à l’âge de 57 ans (qui est en ce moment le mien).
Le poète parlait peut-être sans le savoir, mais peut-être aussi en le sachant, comme un ésotériste sensible aux rêveries les plus anciennes de l’humanité. Si débat il doit y avoir, je souhaiterais que nous puissions ensemble aborder, parmi d’autres j’espère, ces deux questions :
 
Comment l’inspiration poétique rejoint-elle ou mêle-t-elle ses eaux à la source ésotérique ?
 
Qu’est-ce qui distingue la poésie et le rite ? Qu'y - a -t - il de rituel dans la poésie.
 
Qu’est-ce qui est poétique dans notre rituel ?

A.U.

 
 
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